Il peut sembler simple au premier abord de rendre en français un adjectif comme corporate. Nombreux sont ceux qui, empruntant à un usage plus ou moins anglicisé, ont résolu ce problème en calquant tout simplement corporate au moyen de l’adjectif
«corporatif».
Une malencontreuse impropriété
Il y a de bons arguments à l’encontre de cette solution. D’abord l’adjectif corporate est tiré de l’expression anglaise business corporation, souvent réduite à corporation, qui correspond à
«société par actions». Mais le mot français «corporation» est, lui, associé à l’organisation professionnelle soit dans son acception médiévale soit dans son usage courant actuel(1). Or
«corporatif» a le même sens. L’emploi de «corporatif» au sens de relatif à une société par actions est un pur anglicisme. D’ailleurs nos législateurs sont en train d’éliminer de nos lois les emplois de
«corporation» en ce sens, ce qui enlève toute légitimité à «corporatif».
Un adjectif à sens faible
L’élimination de «corporatif» pose globalement le problème de la traduction de corporate. Il est des adjectifs dont le contenu sémantique est faible et qui n’ont de sens réel qu’en référence au substantif qui leur sert d’appui. Corporate est de ce nombre. De ce fait, il n’est pas possible de lui trouver un équivalent universel qu’on pourrait automatiquement lui substituer chaque fois qu’on le rencontre. En réalité, ce n’est pas corporate qu’il faut traduire, mais la locution qu’il contribue à former.
Néanmoins, il est possible d’identifier deux nébuleuses de sens avec un noyau pour chacune. L’appartenance à chaque nébuleuse conditionne dans une bonne mesure les choix des équivalents à adopter.
Un premier noyau : relatif à une société par actions
Le premier noyau gravite autour de l’idée de
«relatif à une société par actions». Dans ce cas, les équivalents français le plus souvent relevés sont société(2) (au sens de société par actions) et entreprise, en position de complément déterminatif. En voici quelques exemples
: corporate executive — dirigeant d’entreprise; corporate advertising — publicité d’entreprise; corporate governance — gouvernement d’entreprise(3); corporate assets — actif(s) d’une société.
De plus en plus, on trouve dans ce noyau l’adjectif social. Par exemple, l’expression biens sociaux fait pendant à actif(s) d’une société; le syntagme image sociale fait concurrence à réputation de la société pour rendre corporate image. Toutefois, l’utilisation de cet adjectif appelle une certaine prudence. Nous avons déjà étudié cette acception de l’adjectif social(4), qui est dérivée du mot société entendu en son sens commercial et recoupe donc assez efficacement corporate. Ainsi on trouve de plus en plus d’expressions telles que passif social et actif social qui pourraient se rendre si besoin en était par corporate liabilities et corporate assets. Mais force est de constater que souvent cet adjectif français ne se traduit pas par corporate, par exemple dans des expressions telles que
«raison sociale» (firm name), «siège social» (head office), «capital
social» (capital stock), «part sociale» (share).
Un autre adjectif gravite autour de ce noyau, c’est l’adjectif moral, notamment sous l’influence de l’emploi de plus en plus fréquent de l’expression personne morale, qui correspond au premier sens de corporation, dont un synonyme courant est corporate body. On pourrait trouver de ce côté des équivalents simples et maniables à des expressions comme corporate member (au sens de personne morale membre d’une association), corporate partner et corporate citizen. Mais, dans l’état actuel de la langue,
«membre moral» et «citoyen moral» manquent d’enracinement. Les expressions anglaises, toutefois, posent d’épineux problèmes d’équivalence en français. Pour ce qui est de corporate member, il est possible de former des expressions comme société membre ou entreprise membre ou encore personne morale membre, ce qui pourrait ouvrir la voie au raccourci
«membre moral». On pourrait aussi, dans certains cas, faire appel à la notion de membre institutionnel lorsque la personne morale membre est une institution (banque, compagnie d’assurance, ministère, etc.). Quant à corporate citizen, il est difficile de lui trouver un équivalent direct. Bien sûr, on peut parler de la présence sociale d’une entreprise, de son civisme; toutefois ces paraphrases ne désignent pas la notion comme telle, mais plutôt ce qu’elle évoque. Si l’on veut un équivalent parfait, on ne peut guère s’écarter de l’idée de
«citoyen» et il faut alors opter pour le néologisme «entreprise citoyenne». Dans le même ordre d’idées, le terme corporate partner, qui désigne une personne morale associée à des personnes physiques, pose aussi un problème d’équivalence
:
«associé moral» serait possible, mais le terme «personne morale associée» serait plus facilement compris.
Enfin, il reste, dans la nébuleuse de sens précitée, des expressions anglaises où figure le mot corporate, mais dont les équivalents français échappent à l’attraction des mots social et moral. Ainsi corporate jet se rend par avion d’affaires, corporate patronage par mécénat et corporate structure par structure organisationnelle.
Second noyau : opposition partie/tout
Le second noyau vise une opposition entre soit l’ensemble de l’entreprise et ses parties composantes, soit le siège social et les autres établissements de l’entreprise, soit la société mère et ses filiales.
Dans la première situation (entreprise/parties composantes), on trouve comme équivalents de corporate les adjectifs général, global et parfois central, notamment pour les entités organisationnelles. Le substantif entreprise en fonction de complément déterminatif se retrouve ici également
: corporate services — services généraux, services centraux; corporate directive — directive générale; corporate strategy — stratégie globale, stratégie d’entreprise.
Dans la deuxième situation (siège social/autres établissements), la notion de corporate est rendue tantôt par les adjectifs général et central, tantôt par le complément déterminatif siège social
: corporate controller — contrôleur général (de gestion); corporate accounting — direction générale de la comptabilité, direction centrale de la comptabilité; corporate expenses — charges du siège social.
Enfin, dans la troisième situation (société mère/filiales), on trouve l’emploi de l’adjectif social et du complément déterminatif société mère
: corporate financial statements — états financiers de la société mère ou comptes de la société mère, comptes sociaux.
Si l’on veut non pas opposer, mais englober la société mère et ses filiales, on utilise couramment le mot groupe soit comme complément déterminatif, soit en apposition. Ainsi la stratégie du groupe s’appliquera aux filiales et à la société mère. On parlera de la publicité groupe, de l’image groupe, etc. Au Québec, les entreprises emploient souvent le mot groupe dans le sens restreint d’un ensemble d’unités appartenant à un même secteur d’activité. L’emploi du mot groupe au sens précité devient alors ambigu.
Conclusion
L’important à retenir pour rendre corporate, c’est que
«corporatif» est à éviter. Ensuite, on déterminera à quelle nébuleuse appartient l’expression où figure corporate pour lui trouver un équivalent adéquat, en se rappelant toutefois que c’est toute l’expression où figure corporate qu’il faut rendre plutôt que l’adjectif lui-même.
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LEXIQUE DES ÉQUIVALENTS DES TERMES FORMÉS AVEC CORPORATE |